La Fée Électricité a opéré, dans les rues de nos cités, la magie que l'on sait. Des ténèbres à la clarté, le chemin fut long, non exempt de chausse-trapes et autres pièges obscurs. Il fut surtout marqué par quelques géniales inventions et les acteurs de cette mise en scène nocturne, au rang desquels figure un certain allumeur de réverbères.
Flash-back sur une histoire d'ombres et de lumières.

L’éclairage public remonte à l'Antiquité. À Rome, Édesse ou sur l'"Avenue blanche" d'Antioche, des chandelles fabriquées avec de la filasse enduite de cire et de poix étaient déposées dans des niches, à intervalles réguliers sur quelques axes principaux, pour éclairer les pas des noctambules. À Éphèse, la célèbre Arcadiané, une avenue reliant la ville au port, était bordée de portiques couverts, pavés de mosaïques et éclairés par une cinquantaine de lampes «jusqu'à la statue du sanglier».
Ces grandes cités firent, il est vrai, exception. Par crainte des incendies ou par manque de budget approprié, les édiles ne se préoccupaient généralement pas d'un tel aménagement urbain. Ils préféraient laisser aux habitants exerçant une activité nocturne le soin d'illuminer le devant de leur porte, plus pour signaler leur propre échoppe que par égard pour les piétons empruntant la chaussée. Parfois, par acquit de conscience, ils se fendaient d'un beau décret, tel notre bon saint Louis qui, en 1258, par l'intermédiaire d'Étienne Boylesve, prévôt de Paris, émit l'ordonnance que «chaque propriétaire ait à éclairer sa façade à l'aide d'un pot-à-feu sous peine, pour tout contrevenant, d'amende et de peine de prison». Mais sous prétexte d'économies de bouts de chandelles, les villes se retrouvaient dans une quasi obscurité, ponctuée de-ci de-là par les flambeaux ou feux qu'utilisaient les couche-tard pour leurs déplacements, ou par les "joyeuses entrées" des demeures princières.
Fières chandelles
En fait d'éclairage urbain, Paris n'a, en 1314, à la fin du règne de Philippe le Bel, que trois lumières en place: une qui a été installée vers l'an 1300 sous la voûte du Grand Châtelet (siège de la juridiction royale), une autre à la
tour de Nesle et la troisième au cimetière des Innocents.
En 1367, Charles V le Sage y va à son tour de son ordonnance décrétant l'obligation d'un éclairage public à Paris. Ce décret reste cependant lettre morte.
Et rebelote sous Louis XI (1461-1483). Le prévôt de l'époque enjoint aux habitants de la capitale «d'avoir armures dans leurs maisons, de faire le guet dessus les murailles, de mettre flambeaux ardents et lanternes aux carrefours des rues et aux fenêtres des maisons». Mais en ce temps-là, commentent malicieusement Paulette et Maurice Déribéré, «le guet se promenait de loin en loin en faisant beaucoup de bruit pour bien prévenir les voleurs d'avoir à s'effacer un court instant devant eux, car les détrousseurs étaient la nuit les maîtres de la ville, les rues étroites étaient de véritables coupe-gorges et le guet lui-même, parfois attaqué, avait grand peur».
Une nuit de septembre 1465, Mgr Balue, évêque d'Évreux, se trouve à passer dans la rue de la Barre-du-Bec, accompagné de sergents portant des torches. Le prélat et son escorte sont attaqués par des assaillants qui s'emparent des torches et les éteignent pour mieux en découdre. L'histoire toutefois ne dit pas quelle fut l'issue de cette malencontreuse aventure.
Il faut attendre 1524 et surtout 1558 pour voir apparaître les premiers véritables essais d'éclairage public à Paris. Le 17 juin 1524, sous le règne de François 1er, la Cour fait publier à son de trompe, à tous les carrefours, un édit enjoignant à l'ensemble des habitants de mettre à neuf heures du soir à leur fenêtre une chandelle allumée. Mais les chandelles d'alors ne durent pas plus longtemps que celles d'aujourd'hui, au plus quatre ou cinq heures. Et c'est alors que les malfrats peuvent sortir de l'ombre pour s'adonner à leur loisir préféré: détrousser les manants ou s'immiscer subrepticement dans les riches demeures seigneuriales.
Henri II améliore un tantinet la situation. Un arrêt du Parlement, en date du 29 octobre 1558, décrète qu'un falot doit être allumé au coin de chaque rue de dix heures du soir à quatre heures du matin. En outre, «où les rues seraient si longues que lesdits falots ne puissent éclairer d'un bout à l'autre, il en sera mis au milieu desdites rues». D'abord fixée à quatre mois, la période d'éclairage est portée à cinq mois et dix jours (arrêt du Parlement du 23 mai 1562). La technique laisse cependant à désirer car, en fait de lumière, c'est plutôt une lueur rougeâtre, à grand renfort de fumée, qui est émise par la résine et l'étoupe des falots. Des progrès restent encore à réaliser.
Le Roi-Soleil en sa ville-lumière
En monarque absolu, Louis XIV ne peut décidément rien faire comme les autres. Là où ses prédécesseurs se sont heurtés à l'inertie de décisions sans lendemain, il réussit à imposer sa façon de voir minuit à sa porte. Primo, il fait uniformiser les lanternes à bougies: les réflecteurs en métal poli sont généralisés pour créer un éclairement concentré vers la chaussée. Tant qu'à faire, il vaut mieux en effet qu'il en soit ainsi si l'on veut dissuader avec efficacité les chapardeurs, criminels et vagabonds. Secundo, il fait marquer chaque lanterne de son blason pour rappeler au besoin aux badauds qui est le vrai patron! Tertio, les lanternes sont installées en suspension au centre des rues ou accrochées à des potences le long des murs, y compris dans des quartiers éloignés. Tout cela au nom d'un grand et unique principe: "Clarté et sûreté". L'éclairage urbain en voie de généralisation a pour premier but de sécuriser les grandes villes et de déjouer d'éventuels complots nocturnes: «Dormez tranquilles, braves gens!»
Telle est la consigne assignée au lieutenant de police de Paris Gabriel Nicolas de La Reynie.
Ce grand commis de l'État, fidèle suppôt du souverain, n'y va pas d'ailleurs par quatre chemins. Il commence par supprimer la cour des miracles, repaire de voleurs et mendiants. Puis il nomme quarante-huit commissaires de police, répartis dans les différents quartiers de la capitale, et met en place tout un réseau d'indicateurs rémunérés. Admiratif, Saint-Simon dit de lui que c'est «un homme d'une grande vertu, qui dans cette place pouvait s'attirer la haine et s'acquit pourtant l'estime universelle».
Dès son entrée en fonction, en 1667, La Reynie porte à 2 736 le nombre des lanternes à bougies installées dans 912 rues de la capitale. Le touriste anglais Lister donne, dans son Voyage à Paris (1698), les détails techniques suivants:
Quant à Madame de Sévigné, elle apprécie de toute évidence la situation au terme d'une soirée entre gentes dames:
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«Nous trouvâmes plaisant d'aller ramener Madame Scarrron, à minuit, au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au-delà de Madame Lafayette, quasi auprès de Vaugirard dans la campagne. Nous revînmes gaiement à la faveur des lanternes dans la sûreté des voleurs.»
Revers de la médaille: en 1702, l'édit qui instaure la division de Paris en vingt quartiers crée dans la foulée un impôt de 300 000 livres pour l'entretien des lanternes et le nettoiement. Deux offices de receveurs des deniers sont illico mis en place pour l'exécution de cette mesure.
L'inventeur du réverbère
1763: on a changé de roi et de lieutenant de police. Charles-Marie-Antoine de Sartine a succédé à Bertin aux commandes de la police parisienne. Mais les méthodes restent grosso modo les mêmes: justice et humanité sont les mots d'ordre. Pour améliorer l'efficacité des 5 772 lanternes désormais en place dans les rues de Paris, de Sartine organise, avec la collaboration de l'Académie des Sciences, un concours sur «la meilleure manière d'éclairer une grande ville en embrassant autant que possible la sûreté, la durée et l'économie». Des architectes y participent, en ayant au besoin recours à des essais sur le terrain.
1766 représente une date clé dans l'histoire de l'éclairage public, avec l'apparition du réverbère. On doit cette lumineuse invention à Dominique-François de Châteaublanc, entrepreneur de spectacles à ses heures, avec au programme Les Ouvriers automates, machine nouvelle très utile et curieuse, ou les Essais mécaniques sur les forces mouvantes. Ce faisant, le génial ingénieur s'inspire sans nul doute d'une précédente innovation: celle de la lampe à huile à réflecteur argenté, inventée en 1744 par un ouvrier vitrier dénommé Goujon. Cette lampe fonctionne tout d'abord à l'huile de tripes, puis à l'huile de colza qui donne une meilleure flamme, plus blanche et surtout moins nauséabonde.
En 1769, de Châteaublanc obtient le monopole de l'illumination des rues de Paris et porte à 6 000 le nombre des réverbères dans les rues de Paris. Ce qui lui vaut, note la chronique, de détenir «le titre et les fonctions d'ingénieur privilégié du Roi pour les réverbères».
Seule ombre au tableau: ayant succédé à La Reynie, Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d'Argenson prend l'initiative d'interdire l'allumage des réverbères les nuits de pleine lune. D'où les tollés de la population, désormais habituée à plus de confort. «Les réverbères comptaient sur la lune, la lune comptait sur les réverbères et ce qu'il y a de plus clair, c'est qu'on y voit goutte.» (comédie L'Anglais à Paris)
En observateur averti de la vie parisienne, Louis-Sébastien Mercier n'en joue pas moins lui aussi les rabat-joie:
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«Il n'y a plus de lanternes depuis seize ans. Des réverbères ont pris leur place. Autrefois, huit mille lanternes avec des chandelles mal posées, que le vent éteignait ou faisait couler, éclairaient mal, et ne donnaient qu'une lumière pâle, vacillante, incertaine, entrecoupée d'ombres mobiles et dangereuses. Aujourd'hui l'on a trouvé le moyen de procurer une plus grande clarté à la ville, et de joindre à cet avantage la facilité du service. Les feux combinés de douze cents réverbères jettent une lumière égale, vive et durable. Pourquoi la parcimonie préside-t-elle encore à cet établissement nouveau ? L'interruption des réverbères a lieu les jours de lune ; mais avant qu'elle soit levée sur l'horizon, la nuit la plus obscure règne dans les rues ; et quand elle brille au firmament, la hauteur des maisons intercepte encore les rayons de cet astre, dont le flambeau devient inutile. Quand il se couche, les mêmes inconvénients se font sentir, et Paris alors est totalement plongé dans les plus dangereuses ténèbres. L'huile des réverbères est une huile de tripes, qui se fabrique, lors de la cuisson, dans l'Isle des Cygnes. On fait payer tous les vingt ans, aux propriétaires des maisons, une somme assez considérable pour le rachat des boues et lanternes. La taxe surpasse de beaucoup les frais qu'il en coûte pendant ces vingt années ; ce qui est une vexation de plus, que supporte le bon parisien.» (Tableau de Paris, 1782)
Pendant ce temps, la technique n'en progresse pas moins. Le savant genevois Ami Argand (1750-1803), expert par ailleurs en distillerie, invente la lampe à double flux d'air qui permet à un seul luminaire d'éclairer autant qu'une demi-douzaine de bougies. Cette trouvaille sera exploitée et commercialisée un peu plus tard par un apothicaire parisien qui ne trouvera rien de mieux à faire que de donner son propre nom à la nouvelle lampe: "quinquet". D'où ce quatrain:
«Voyez-vous cette lampe où, muni d'un cristal,
Brille un cercle de feu qu'anime l'air vital?
Tranquille avec éclat, ardente sans fumée,
Argand la mit au jour et Quinquet l'a nommée.»
Plan sur le bec
En 1799, l'ingénieur des Ponts et Chaussées "au service du pavé" Philippe Lebon
dépose un brevet pour l'utilisation du gaz, issu de la distillation du bois, pour l'éclairage et le chauffage. Les Anglais adoptent aussitôt la nouvelle technique, plus fute-fute en cela que les Français qui attendront 1828-1829 pour s'y mettre également. Quatre réverbères fonctionnant au gaz sont alors installés à Paris, place du Carrousel, puis douze rue de Rivoli, etc. Dans le but de consolider ces "becs de gaz" (à coup sûr trop fragiles sous le poids des couche-tard assoiffés qui rentrent au bercail en titubant, après un ultime arrêt au mastroquet, et trop heureux de trouver ce soutien sur leur chemin), les fabricants optent pour la fonte, plus résistante. La rue de la Paix et la place Vendôme seront les premières implantations bénéficiaires de ce perfectionnement technique. Claude-Philibert Barthelot, comte de Rambuteau, n'aura plus ensuite qu'à suivre le mouvement pour inscrire à son actif quelque 8 600 becs de gaz durant sa carrière préfectorale.
C'est l'heure de gloire des célèbres allumeurs de réverbères. Ces travailleurs de la nuit ont abondamment inspiré les écrivains (cf. Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry), ainsi que les poètes, les amoureux et les photographes. Il semble qu'ils aient également donné du grain à moudre aux profs de maths en mal d'inspiration pour l'illustration du problème des probabilités: dans quelles proportions le réverbère était-il censé s'allumer du premier coup? Vaste débat en effet!
Équipés d'un long bâton muni d'une griffe et d'une lampe à alcool, ils sillonnaient les rues, à la tombée de la nuit, pour allumer les réverbères de leur secteur. Quelques heures plus tard, il leur fallait recommencer la tournée, cette fois-ci pour l'extinction des feux.
Bonjour [demanda le petit prince]. Pourquoi viens-tu d'éteindre ton réverbère?C'est la consigne, répondit l'allumeur. Bonjour.Qu'est-ce que la consigne?C'est d'éteindre mon réverbère. Bonsoir.Et il le ralluma.Mais pourquoi viens-tu de le rallumer?C'est la consigne, répondit l'allumeur.Je ne comprends pas, dit le petit prince.Il n'y a rien à comprendre, dit l'allumeur. La consigne c'est la consigne. Bonjour.Et il éteignit son réverbère. La griffe, est-il besoin de le rappeler, servait à ouvrir le robinet de gaz tenu hors de portée des enfants et des mauvais plaisantins. Quant à la lampe à alcool, elle était parfois remplacée par une batterie contenue dans une sacoche portée en bandoulière: une pression sur un bouton de la batterie produisait une étincelle qui allumait le gaz.
Heure de gloire? Sans doute faut-il modérer pareil enthousiasme. Il suffit pour s'en convaincre de relire cette page de l'ouvrage Allumeur de réverbères de Nancy, de Louis-Maximilien-Modeste Chassignet:
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«Allumer et éteindre, chaque jour, aux heures déterminées suivant les saisons, cinquante-quatre réverbères, placés le long des rues, les entretenir en bon état de propreté, signaler, s'il échet, les réparations à effectuer, enfin passer, toutes les semaines, une nuit au poste des veilleurs, tel est le principal travail de Joseph T. Y compris la garde, comptée pour 10 heures, cette besogne l'occupe environ 38 heures par semaine, soit 1 976 heures par an. Il reçoit un salaire mensuel de 102 ou 105 francs, selon qu'il s'agit d'un mois de 30 ou 31 jours; de plus il a une gratification de 5 francs payée au 1er janvier; cela fait une rétribution annuelle de 1 250 francs. Il y a quelques gratifications extraordinaires; mais, étant presque toujours réservées aux plus anciens employés, il n'y a pas à en tenir compte ici. À première vue, la rétribution paraît assez élevée, car le métier est d'apprentissage facile, ne réclame guère que de l'exactitude avec un peu d'attention et laisse beaucoup de loisir. Mais quand on réfléchit que l'allumeur est obligé à des courses nocturnes toujours fatigantes, quelquefois même dangereuses pour la santé, l'impression change et le salaire semble bien gagné. Ce qui est incontestablement le plus précieux avantage de la profession, c'est la fixité de la rétribution et l'absence de tout chômage.» (Paris, Firmin-Didot, 1895)
90 % de transpiration
Satisfaits ou non, les allumeurs de réverbères voient débarquer, fin XIXe-début XXe, une innovation qui crée une véritable révolution dans leur microcosme de l'éclairage urbain: la lampe électrique.
La faute à qui? Le coupable est un certain Thomas Ava Edison (1847-1931) qui, ayant mal digéré d'avoir été coiffé au poteau par Alexandre Graham Bell dans la course à l'invention du téléphone, planche ardemment sur un autre défi: la mise au point de l'ampoule électrique pour améliorer les performances du gaz et, a fortiori, de la banale bougie. En octobre 1879, il réussit à faire fonctionner durant plusieurs dizaines d'heures une lampe à incandescence, composée d'un fil de coton torsadé brûlant dans une bulle de verre où a été effectué le vide quasi absolu. Le fil de coton sera progressivement remplacé par un fil de fer.
Cette invention, due à un homme qui aura l'humilité d'affirmer «Le génie représente un pour cent d'inspiration et quatre-vingt-dix pour cent de transpiration», aura les conséquences que l'on sait sur la vie quotidienne. Vers la fin des années 1920, l'électricité triomphe définitivement dans l'illumination de nos rues. Adieu les allumeurs de réverbères! Un simple et vulgaire interrupteur suffit à les remplacer, inondant de lumière, en un seul déclic, non seulement les ruelles, les rues et les avenues, mais également les places, les ronds-points et les monuments.
Place à la Fée Électricité. Une autre histoire vient de commencer.